L'éditorial du Journal des Professionnels
Archives
L'éditorial du JdP n° 89

Date : 28/03/2008
Par Didier Reuter


LES RAISONS DE LA VIE CHÈRE

Pourquoi le gouvernement freine-t-il régulièrement la plupart des initiatives qui visent à réduire les prix (low-cost, propositions Attali, baisse de la TIPP ou de la TVA, gratuité sur le Net, baisse des prix dans la grande distribution, diminution des charges sociales…) ? Parce que moins les produits sont chers, moins ils rapportent d’argent dans les caisses de l’Etat !
Pourquoi le gouvernement favorise-t-il, au contraire, une progression constante des prélèvements et un immobilisme parmi les taxes les plus élevées ? Parce que plus les taux sont élevés lorsqu’ils sont associés à des prix en hausse, plus les recettes fiscales dégagées sont importantes en valeur !
Sous un angle économique, il est clair qu’un produit vendu à 12e HT est plus intéressant pour le fisc français qu’un produit vendu à 10e.
Le phénomène est encore plus pervers lorsque l’on sait que la plupart des % de taxes indirectes, charges sociales et autres prélèvements sont généralement calculés sur un montant nominal de chiffre d’affaires ou sur des ressources salariales. Aussi plus ceux-ci augmentent, plus la valeur fiscale à taux constant augmente, hors naturellement le passage de l’érosion monétaire.
On comprend alors pourquoi lorsque, par exemple, les cours du pétrole augmentent et que la parité euro/dollar reste très favorable pour les achats de produits importés de façon à en réduire notablement le coût, le prix de l’essence et celui du fioul continue tout de même à augmenter mécaniquement avec un gouvernement qui se félicite, à huis clos, de cette aubaine.
Aussi pourquoi baisser le taux de la TIPP lorsque celle-ci compense de plus faibles rentrées liées à la consommation intérieure et qu’elle constitue, par la constance de sa contrainte, à générer une véritable aubaine économique engrangeant un surplus de recettes fiscales sur le dos des usagers.

En fait pour l’Etat, tout fonctionne comme si la croissance des prix, hors phénomène d’inflation, remplaçait la croissance économique défaillante. Pas besoin d’aller chercher de grandes explications ni de boucs émissaires au problème de baisse du pouvoir d’achat des ménages, sachant que ce sont forcément les Taux fixes de la pression fiscale associés à la chaîne de prélèvements fiscaux qui font que les lois de la macroéconomie phagocytent, sans état d’âme, les ressources de la microéconomie (entreprises et citoyens).

Aussi, lorsqu’il existe une conjonction opportune entre la hausse généralisée du cours des matières premières en amont et, en aval, un relatif laisser-faire avec l’augmentation naturelle ou artificielle des prix industriels et des coûts intermédiaires, on comprend alors pourquoi l’Etat s’en félicite et ne souhaite surtout pas intervenir de manière radicale.

Pourquoi revenir à des prix plus bas par une réduction des taxes fiscales et/ou par une réglementation drastique des prix sachant que politiquement : Tout prix qui augmente devient obligatoirement une ressource fiscale supplémentaire pour l’Etat au prorata des taxes directes et indirectes qui l’accompagnent. Dès lors, tant que la consommation et l’investissement public stagnent, la hausse des cours en amont et celle des prix en aval représentent, par leur simultanéité, une véritable aubaine stratégique pour l’équilibre budgétaire !

Entre la hausse du cours des matières premières et l’augmentation continue du prix final, quel intérêt pour l’Etat de réduire la voilure du maillon intermédiaire de la pression fiscale. Mieux vaut faire porter le chapeau aux producteurs, aux industriels, aux distributeurs et aux consommateurs qui ne «savent pas acheter».

Ce qui est sûr, c’est que sur le fond de la problématique économique actuelle le gonflement réel des prix (cours des matières premières, coûts internes) ou artificiel (taxes publiques, sociales et territoriales) est devenu l’eldorado économique des Etats. Ce «cercle piégeux» pour les ménages n’est pas près de s’arrêter en nourrissant pour longtemps encore l’Etat, les collectivité territoriales, les grosses entreprises,le système bancaire et financier dans une forme de collusion diffuse.

3 COUCHES DANS LE DISCOURS POLITIQUE

Lorsqu’un responsable public ou politique s’exprime dans un média, il faut toujours, sauf exception, considérer que la forme et le fond de sa communication reposent sur 3 couches superposées de raisonnement. Chaque couche reflète un niveau de réalité apparente, un niveau structurant et un niveau masqué, jouant simultanément sur l’interprétation des mots, la logique sous-jacente et l’intention intime.
Le jeu politique en démocratie de système est ainsi fait que plus le message paraît simple et clair à comprendre à l’arrivée, plus la stratégie de départ qui le sous-tend est de nature complexe, voire ambiguë. De multiples enjeux, des non-dits, des calculs, forment alors obligatoirement le substrat des positions et des décisions.

Aussi le standard communicationnel de l’homme politique «commun» est-il d’associer «3 cerveaux» en même temps. Le cerveau élaboré de la qualité relationnelle civilisée et de la communication persuasive ; le cerveau du raisonnement froid et calculateur de la stratégie et de la tactique ; le cerveau de l’égocentrisme à l’affect mature, inhibé ou exacerbé au choix !
Tout message politique contient donc 3 niveaux de construction sémantique et intentionnelle : un pour le récepteur final, un pour les alliés du moment, un pour la conscience intime de l’individu.

Le niveau 1 de l’apparence : Il s’agit de la position publique prise utilisant une communication policée et/ou un verbe flatteur, rassurant, déterminé, démagogique, de nature à être compris facilement du plus grand nombre. C’est le niveau favori des formules qui font mouche et des slogans dont le but est de créer un impact, une réaction voulue ou déclenchée. C’est le quoi du discours !

Le niveau 2 structurant :
Il concerne les raisons logiques de la décision, laquelle se construit à partir d’un faisceau d’arguments rationnels d’intérêt, de prise de risque, de stratégie, voire de tactique. C’est le niveau des objectifs partagés avec les siens et/ou celui de la ligne de conduite à tenir collectivement dans le cadre d’une idéologie, d’un système partisan, d’un axe d’action ou d’un modèle de pensée. A ce stade, le but consiste principalement à avancer ses pions, à gagner des points (de sondage), à créer l’adhésion en interne, à capitaliser sur l’image. Il s’agit souvent de la traduction des promesses en réalité mais aussi de la concrétisation d’accords fondés sur des engagements, des objectifs «secrets» ou partisans. C’est le comment du discours!

Le niveau 3 caché ou masqué : Il se fonde sur une motivation profonde à agir, à se comporter, le tout animé d’un fort désir donnant du sens à l’ambition personnelle, à la recherche de gain individuel, voire à l’expression des complexes et perversions humaines. Ni le récepteur du niveau 1, ni l’acteur partie prenante du niveau 2 ne sont vraiment au courant, ou même soupçonnent les raisons du stratagème. Seul l’individu émetteur est conscient de la portée réelle de ses actes et de la signification profonde de ses propos dans le vacarme sourd de sa réflexion. C’est là que prennent racines le sens et le plaisir intime du pouvoir, là où réside le vrai jeu d’échecs entre soi et les autres. C’est le pourquoi du discours !

Prenons l’exemple du pouvoir d’achat et de la réforme proposée pour y arriver :

Niveau 1 du discours médiatique : «Travailler plus pour gagner plus» flatte les valeurs du travail, de l’effort, du mérite, en proposant une voie d’amélioration économique logique. Cela donne en plus l’impression d’une juste conformité avec les promesses faites.

Niveau 2 des raisons partisanes : L’intérêt politique de cette formule est surtout de satisfaire différents enjeux : favoriser la productivité des entreprises ; renflouer les caisses de l’Etat par la consommation, par l’IR et par les taxes fiscales ; remettre le pays en état de compétitivité dans une marche forcée ; satisfaire les alliés xyz...

Niveau 3 de la motivation personnelle (supposé) : «Je tue le principe des 35 heures que j’abhorre» ; «je remets ces fainéants de français au boulot» ; «j’impose ma vision d’un nouvel ordre économique et social par ce biais, lequel doit me servir ensuite pour d’autres réformes…»

De ce constat, il est possible de dire qu’un peuple est considéré comme infantile lorsqu’il se laisse constamment piéger par le niveau 1 sans y voir de malice. Un peuple est taxé d’«adolescence» lorsqu’il contourne le premier piège des mots mais se laisse tout de même avoir par la stratégie sous-jacente. Un peuple devient pleinement adulte lorsqu’il devine rapidement les dessous de la décision et ne s’en laisse plus compter sur les apparences des mots et des formules chocs, surtout lorsque celles-ci sont trop simples, trop belles ou trop flatteuses.

Au prochain discours politique essayez de deviner «le pourquoi» et «le comment» et non plus seulement «le quoi» comme certains idiots de commentateurs de la télé et vous ne verrez plus jamais l’homme politique de la même façon entre le niveau 1, 2 et 3 de son message !

Reproduction interdite - Copyright JdP© / • Directeur de la publication : Y.Guerin / Rédacteur en chef : D.Reuter
Illustrations : C.Burgaud • N°ISSN 1156-8801 - Dépôt légal N°367 - Réalisation : N1bus-Expériences Copyrights© 2007-2008

Le Journal des Professionnels : la presse economique de l'entreprise Articles catalogue

jdpro.net v 4_2